On ne présente pas Thom Yorke, l’homme est d’ores et déjà passé à la postérité et l’œuvre de Radiohead, heureusement encore inachevée, constitue une des pierres d’angle de toute discothèque qui se respecte.
L’an dernier j’étais, au Transbordeur à Lyon, l’heureux possesseur d’un billet pour l’un des rares concerts donnés en France par Thom Yorke en compagnie de Nigel Godricht. L’artiste y revisitait principalement les titres électroniques à forte tendance expérimentale de sa carrière solo. Car il y a deux Thom Yorke, depuis qu’avec « The Eraser » (2006) celui-ci a entamé une carrière hors de Radiohead. Le concert de Lyon synthétisait de façon évidente les caractéristiques de ces escapades solos : fantastiquement excitant en termes de sonorités, impressionnant par ses ambiances torturées et étranges, ses arrangements brillants et chaotiques, créant des atmosphères d’une modernité folle, le set laissait cependant le spectateur sur sa faim en termes d’émotions. Il faudrait attendre un ultime rappel pour que Thom Yorke se lance, seul au piano, dans la seule chanson de Radiohead de la soirée pour que des frissons parcourent l’ensemble du public. Cette phase électronique, expérimentale et novatrice n’a pas été sans déteindre sur les disques de Radiohead de l’époque. « In Rainbows » (2007) et « The Kinh Of Limbs » (2011) en portent la marque. La purge « Pablo Honey » (1993) exceptée, ces deux disques sont me semble-t-il les moins bons d’une discographie par ailleurs exceptionnelle. La raison en est simple, l’émotion semblait avoir déserté en grande partie la musique du groupe moins radicalement cependant que les albums solos de Thom Yorke, véritables blocs de parfaite froideur. Cependant avec « A Moon Shaped Pool » (2016), le quintette d’Oxford retrouvait une inspiration irréprochable laissant à nouveau entrer les chansons par la fenêtre grande ouverte, magnifiées par des arrangements orchestraux somptueux.

« Anima » (2019) se présente donc à nous avec l’espoir qu’en solo aussi, la musique de Yorke s’humanise quelque peu. Son titre, du latin « âme » pousse à l’optimisme et la pochette cartonnée magnifique de la version vinyle représente bien un être humain, en chute libre il est vrai. Comme souvent avec Thom Yorke, le disque ne se livre pas d’emblée mais c’est après plusieurs écoutes successives de cet album fascinant à bien des égards que l’évidence s’impose : « Anima » est sans conteste le meilleur album de la carrière solo de Thom Yorke. Musicalement, le disque reste essentiellement électronique, bourré de rythmes brisés, de basses qui nous attaquent directement au plexus, de sons étranges, de voix trafiquées, le tout créant des atmosphères inquiétantes, post apocalyptiques. Ces atmosphères, Yorke et Godricht les maîtrisent aujourd’hui à la perfection, en parfaits sorciers pesant les textures sonores les plus variées, les mélangeant dans un chaudron duquel les chansons ressortent habillées et habitées. Car oui, voilà la grande nouveauté de cet album, Thom Yorke, revient enfin aux chansons, les grandes absentes de sa carrière solo. Il semble avoir digéré les expérimentations passées pour les mettre au service des chansons et non pas comme une fin en soi.