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Avec Anima, Thom Yorke revient à la chanson

Rédaction : le 14 octobre 2019

On ne présente pas Thom Yorke, l’homme est d’ores et déjà passé à la postérité et l’œuvre de Radiohead, heureusement encore inachevée, constitue une des pierres d’angle de toute discothèque qui se respecte.

L’an dernier j’étais, au Transbordeur à Lyon, l’heureux possesseur d’un billet pour l’un des rares concerts donnés en France par Thom Yorke en compagnie de Nigel Godricht. L’artiste y revisitait principalement les titres électroniques à forte tendance expérimentale de sa carrière solo. Car il y a deux Thom Yorke, depuis qu’avec « The Eraser » (2006) celui-ci a entamé une carrière hors de Radiohead. Le concert de Lyon synthétisait de façon évidente les caractéristiques de ces escapades solos : fantastiquement excitant en termes de sonorités, impressionnant par ses ambiances torturées et étranges, ses arrangements brillants et chaotiques, créant des atmosphères d’une modernité folle, le set laissait cependant le spectateur sur sa faim en termes d’émotions. Il faudrait attendre un ultime rappel pour que Thom Yorke se lance, seul au piano, dans la seule chanson de Radiohead de la soirée pour que des frissons parcourent l’ensemble du public. Cette phase électronique, expérimentale et novatrice n’a pas été sans déteindre sur les disques de Radiohead de l’époque. « In Rainbows » (2007) et « The Kinh Of Limbs » (2011) en portent la marque. La purge « Pablo Honey » (1993) exceptée, ces deux disques sont me semble-t-il les moins bons d’une discographie par ailleurs exceptionnelle. La raison en est simple, l’émotion semblait avoir déserté en grande partie la musique du groupe moins radicalement cependant que les albums solos de Thom Yorke, véritables blocs de parfaite froideur. Cependant avec « A Moon Shaped Pool » (2016), le quintette d’Oxford retrouvait une inspiration irréprochable laissant à nouveau entrer les chansons par la fenêtre grande ouverte, magnifiées par des arrangements orchestraux somptueux.

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Nouvel album Thom Yorke Anima« Anima » (2019) se présente donc à nous avec l’espoir qu’en solo aussi, la musique de Yorke s’humanise quelque peu. Son titre, du latin « âme » pousse à l’optimisme et la pochette cartonnée magnifique de la version vinyle représente bien un être humain, en chute libre il est vrai. Comme souvent avec Thom Yorke, le disque ne se livre pas d’emblée mais c’est après plusieurs écoutes successives de cet album fascinant à bien des égards que l’évidence s’impose : « Anima » est sans conteste le meilleur album de la carrière solo de Thom Yorke. Musicalement, le disque reste essentiellement électronique, bourré de rythmes brisés, de basses qui nous attaquent directement au plexus, de sons étranges, de voix trafiquées, le tout créant des atmosphères inquiétantes, post apocalyptiques. Ces atmosphères, Yorke et Godricht les maîtrisent aujourd’hui à la perfection, en parfaits sorciers pesant les textures sonores les plus variées, les mélangeant dans un chaudron duquel les chansons ressortent habillées et habitées. Car oui, voilà la grande nouveauté de cet album, Thom Yorke, revient enfin aux chansons, les grandes absentes de sa carrière solo. Il semble avoir digéré les expérimentations passées pour les mettre au service des chansons et non pas comme une fin en soi.

Construit autour de 3 notes mises en boucles, pulsées par des synthés enveloppants, « Traffic », dès le début du disque, et ce malgré une certaine raideur, donne le ton. L’ambiance, toujours aussi étrange, semble s’être délestée des scories inutiles qui pouvaient encombrer les albums précédents. Mais c’est bien avec l’extraordinaire « Last I heard (… he was circling the drain) », premier sommet de l’album que celui-ci prend son envol. Très dépouillé, le titre repose sur quelques pulsations frénétiques et électroniques, des chœurs évanescents et démultipliés, des nappes synthétiques et surtout sur l’interprétation ultra sobre de Thom Yorke. On enchaîne avec l’excellent « Twist » dont le titre mis en boucles serrées constitue la base du morceau. Celui-ci est d’ailleurs coupé en deux parties très nettes, la dernière, magnifique, laisse la part belle à cette voix décidément inimitable, capable de s’envoler avec grâce. On n’est pas au bout de nos surprises avec « Dawn Chorus », austère et somptueuse psalmodie sur basses synthétiques qui évoque un survol à basse altitude d’un paysage de désolation. C’est noir, c’est sombre, c’est sublime.

L’atmosphère se détend sur « I Am A Very Rude Person » superbe déambulation sereine et apaisée que des chœurs célestes enveloppent directement enchaînée avec « Not The News » aux étranges sonorités claires, comme si des créatures extraterrestres essayaient de communiquer dans un langage inconnu. Si l’interprétation est irréprochable, le titre constitue cependant une baisse d’intensité par rapport au reste de l’album. Mais c’est pour remonter encore plus haut sur « The Axe », extraordinaire titre pourvoyeur de frissons et certainement sommet de l’album. D’une beauté absolue, le morceau progresse sur des rythmes qui se complexifient au fur et à mesure de son avancée. Mais c’est bien la voix qui apportent cette émotion irrépressible car seul Thom Yorke possède le secret de ce genre de morceaux à la mélancolie à la fois sombre et lumineuse. « Impossible Knots » est bâti sur une ligne de basse sourde et noueuse qui vient contraster avec la voix claire et haut perchée de Yorke avant que l’album ne se referme avec « Runwayaway » qui fait entendre en introduction ce qui semble être une guitare mais c’est difficile de l’affirmer dans un tel disque où chaque son est sculpté, transformé, ciselé jusqu’au détail. Le titre est le plus hétéroclite du disque, ressemblant à un gigantesque collage de motifs variés qui s’assemblent harmonieusement. Une voix féminine s’y fait entendre par moment mais de Yorke, point.

Quoiqu’il en soit, « Anima » marque durablement son auditeur que je suis. Il m’aura fallu quelques temps pour l’apprivoiser mais le bonheur est au bout. Le disque se révèle de plus en plus brillant et inspiré au fur et à mesure des écoutes. C’est l’album d’un artiste qui a su réconcilier l’émotion et l’expérimentation … avant de nouvelles aventures ?

À écouter : The Axe – Last I heard … (he was circling the drain) – Dawn Chorus

Christophe Billars.
Retrouvez ses chroniques également sur le blog Galettes Vinyles