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Keith Moon batteur des Who, l'artiste infréquentable - 1

Rédaction : Daniel Lesueur le 16 février 2023

À l'occasion de la venue exceptionnelle du groupe anglais The Who à Paris le 23 juin 2023, retour sur la personnalité complexe de son batteur Keith Moon, mort le 7 septembre 1978.

Il avait été un gamin hyperactif, surdoué, au caractère instable, s'enflammant pour l'une ou l'autre occupation, mais dont la passion retombait rapidement. Nul doute que s'il n'avait découvert précocement l'art de la batterie, il aurait connu une vie fort morose... ou plus probablement, il aurait "mal tourné".

[1ère partie]
Ce genre de gamins, parfois prédisposés à la schizophrénie, sont souvent solitaires (ce qui changera : devenu célèbre, il se fera beaucoup d'amis, principalement auprès des batteurs de groupes rivaux). Après que Keith ait accédé à la notoriété, des rumeurs courront sur son compte : enfant ou adolescent, il aurait frappé sa mère et l'on aurait dû le placer en observation en hôpital psychiatrique pour troubles mentaux. En réalité il s'agirait d'affabulation "justifiée" par son comportement plus que violent, notamment envers son épouse quelques années plus tard. Dans les rares interviews accordées par Kathleen Winifred Moon, mère de Keith, jamais elle ne fit mention de violence physique à son égard de la part de son fils dont elle reconnaît cependant qu'il était "difficile à contrôler". Avait-elle pu garder de mauvais souvenirs qu'elle jugeait inutile de divulguer ? Pas impossible, car dès sa première interview en 1965, « maman Moon » tentait d'améliorer l'image publique de son fils en proférant trois énormes mensonges : « Keith ne fume pas, boit très modérément et ne s'intéresse pas énormément aux filles » !

Un humour discutable

Dès l'âge de quatorze ans, Keith commence à expérimenter les sales blagues qui constitueront sa « marque de fabrique ». Des blagues qui vaudront parfois la visite de la police au domicile familial : desserrer le frein à main de plusieurs voitures sur un parking légèrement pentu... placer les haut-parleurs de son électrophone dans le jardin, juste au bord du trottoir, et attendre le passage de vieilles dames (cardiaques si possible !) pour faire hurler un disque de bruitages sonores évoquant un train fonçant à toute vitesse... inviter des copains au restaurant et partir en courant au moment de l'addition en les laissant se débrouiller... se trouver de la place dans le métro aux heures de pointe en sortant de sa poche un grand sac en papier, le porter à sa bouche en criant « Je suis malade... je vais vomir » tout en faisant d'horribles bruits de gargouillis.

Puis, arrivé presque au terminus, lorsqu'il n'y reste plus personne, dévaster le wagon, déchirant les publicités et démontant les sièges afin que les prochains voyageurs ne puissent pas s'asseoir. De plus mauvais goût encore : utiliser le micro sonorisant la station de métro de Finchley Road, en plein quartier juif, pour imiter la voix de Hitler ou les ordres de la Gestapo tels qu'ils les avait entendus aux actualités. Sans être antisémite, Keith conservera toujours cette forme d'humour particulier (si l'on peut considérer qu'il s'agit d'humour) au point de se déguiser en officier nazi, de préférence lorsqu'il était en Allemagne, et d'autoriser les médias à en diffuser des photos.

Keith Moon - The Who

Keith souffre d'un trouble nommé BPD

Ce sont les initiales de Borderline Personnality Disorder. Le terme anglais borderline ne se traduit pas dans notre langue ; les psychiatres français parlent donc de "désordre de la personnalité borderline", qui signifie que le sujet est en permanence à la limite entre la psychose et la névrose. Nul doute qu'il aurait dû se faire soigner très tôt... mais une star se fait rarement interner volontairement. Son ami Gerry Evans reconnaît qu'il était souvent embarrassé lorsqu'il se promenait avec lui. Il "avait la honte" d'être avec un gugusse qui, de surcroît, riait trop bruyamment et trop fréquemment. Tout comme Keith, il avait la passion du 'n'roll... mais Gerry, lui, n'associait pas ce mode de vie à une forme de délinquance juvénile. La séparation entre les deux amis sera consommée lorsque Keith se rendra coupable de vols. En "toute bonne foi", ajoute Gerry : Keith aurait le culot d'expliquer que les commerçants sont assurés contre le vol !

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Reconnaissons qu'à cette époque les frasques de Keith Moon relèvent plus de la malice que du mal. Mais son père, dès 1964, était inquiet pour ce fils qui avait abandonné ses études, ne conservant jamais longtemps le même travail rémunéré et dont on se demanda rapidement ce qu'il pourrait bien faire dans la vie (sinon des bêtises). Papa Moon préféra se porter garant au moment de l'achat de sa première batterie. Ainsi, au moins, Keith aurait un but dans la vie.

Ce père, dévoué, l'accompagne à une audition pour le groupe des Beachcombers… mais Keith n'a que seize ans, et ça pose problème : on n'acceptera pas qu'il travaille dans les pubs ou les night-clubs. Il est néanmoins engagé par le groupe car il est vraiment le meilleur batteur qui se soit présenté à eux ; il s'impose même rapidement dans toute la région comme « le batteur qui frappe le plus fort ».

Keith restera un an et demi avec les Beachcombers

A cette époque il n'a pas encore commencé à boire ni à se défoncer. Il se rattrapera ! C'est également à cet âge que Keith découvre le plaisir de dévaster certains lieux. De nombreuses années avant de détruire ses chambres d'hôtel, il expérimente sa première dévastation en mettant le feu au vestiaire de la patinoire de Wembley dont le responsable lui avait loué une paire de patins constituée de... deux pieds gauches ! Tout détruire autour de lui, c'est sa façon de s'amuser. Car, avec les Beachcombers, il s'ennuie : ces musiciens-là sont trop gentils, trop polis. Il les quittera dès qu'il aura rencontré les Who… qui , d'ailleurs, ne s'appellent pas encore ainsi : à l'origine, les Who s'appelaient les Detours, mais ils abandonnèrent ce nom en apprenant, début 1964, qu'il était déjà utilisé par une formation concurrente.

Son père Alfred (Alf), bienveillant et lucide, supplie les Beachcombers de faire comprendre à Keith qu'il n'a rien à gagner à se joindre aux (futurs) Who car, franchement, « ils ont mauvais genre » (vingt ans plus tard, Kathleen Moon reconnaitra que son fils ne serait pas mort s'il était resté avec son premier groupe). Et c'est vrai qu'une des raisons pour Keith de se joindre aux Who était cette espèce de sentiment commun de révolte, ce ressentiment envers la société. Alf ajoutait en outre que Keith devait trouver un métier sérieux, la musique n'étant qu'un passe-temps lucratif, mais certainement pas un véritable moyen de gagner sa vie. Mais Keith n'en fait qu'à sa tête et, aux côtés de Pete Townshend et Roger Daltrey, va remplacer Doug Sandom, musicien beaucoup plus âgé, marié et dont l'épouse voyait d'un mauvais œil les sorties nocturnes cinq ou six fois par semaine. Keith est persuadé que les Beachcombers, sans ambition et sans envergure, n'atteindront jamais la renommée à laquelle, lui, il aspire. Mais avant de conquérir le monde, il s'agit d'abord de conquérir sa propre ville. À leurs débuts, pour se faire connaître tout en gagnant quelques shillings, les Who joueront partout où cela sera possible. Dans les clubs, dans les pubs, bien sûr, mais également au cours de la moindre fête paroissiale, de la moindre soirée privée où l'on a besoin d'une attraction. L'ambiance est souvent détestable : ce n'est un secret pour personne, les Who avaient du mal à se supporter. Le mot, d'ailleurs, est faible ; on peut dire qu'ils se détestent, n'étaient liés que par leur soif de réussir. Le succès ne changera rien à cet état de fait. La mésentente tournait rapidement à la violence physique, surtout avec Roger Daltrey, qui ingurgitait pas mal d'alcool tandis que les trois autres faisaient un usage massif d'amphétamines. Mais la violence latente qui divise la formation, s'ajoutant à certaines "obligations" que Keith supportait mal (contractuellement ou tacitement, tout artiste est obligé d'avoir en public une attitude qui n'est pas obligatoirement dans sa nature) le menèrent, sur scène, à bousculer, renverser sa batterie à la fin de nombreux concerts... simplement parce qu'il était énervé, frustré ou excédé, ne supportant plus, un soir, ses compagnons de scène, un autre soir, certains titres de leur répertoire. Voyant que, finalement, le public apprécie ces manifestations incongrues, Keith en fera sa marque de fabrique. Il sera définitivement « le batteur qui détruit son instrument » à l'issue de chaque concert... Mais ces destructions quotidiennes lui posent rapidement  des problèmes. En effet, Neville Chester, le road manager du groupe, considère Townshend comme le "cerveau" du groupe, et Moon comme un clown, un bouffon, un fantaisiste. En conséquence, il accepte que Peter continue de détruire ses guitares sur scène, mais demande en revanche que Keith cesse de faire de même avec sa batterie.

Dès 1965 et jusqu'au décès de Keith, les quatre membres ne cesseront, chacun à tour de rôle, d'abandonner la formation. Provisoirement, heureusement. Le fait que chacun souhaite devenir "la" star, le pôle d'attraction du groupe n'arrange rien à l'affaire... Une espèce d'équilibre sera néanmoins trouvé lorsque chacun aura délimité son territoire : le bassiste John Entwistle se donne pour ambition d'être le meilleur instrumentiste des quatre... le guitariste Peter Townshend entreprend de signer la plupart des compositions de leur répertoire et, accessoirement, devenir le porte-parole du groupe... Keith et le chanteur Roger Daltrey se contenteront d'être "les plus beaux", c'est du moins ce qu'ils annoncent à la presse. Le batteur fou n'avait pas hésité à inscrire lui-même, au rouge à lèvres, "I love Keith" sur leur camionnette ! Mais dès 1968, au bout de quatre années d'une consommation effrénée d'alcool, son physique s'était empâté ; il avait pris du ventre, et portait déjà (à seulement 21 ans) un début de double menton. Il est dans un état second presque permanent. Avec l'habitude et l'accoutumance, il est désormais une sorte de zombie, raide défoncé au point de s'évanouir après un concert pour se réveiller le lendemain, juste à temps pour monter sur scène à l'occasion du concert suivant. Keith ingurgitait n'importe quoi. Il suffisait de lui montrer une pilule pour qu'il l'avale immédiatement, sans même chercher à savoir de quel produit il s'agissait. Ses cocktails explosifs d'alcool et de drogue, en outre, le rendaient paranoïaque, au point qu'il déclarait souvent ne pas mériter d'être le batteur des Who. La parution, en 1969, du double album « Tommy » marquera le début d'une ère nouvelle dans l'histoire du groupe : alors que les Who risquaient de sombrer, au moins dans leur propre pays où leurs ventes de 45 tours simples devenaient pathétiques, leur rock-opéra « Tommy » les ramène au premier plan, à côté des Beatles et des Stones. Avec « Tommy », le groupe obtient ses lettres de noblesse. Fort de cette respectabilité acquise un peu tardivement, Keith, plus jamais, n'envisagera de devenir batteur d'un autre groupe. « Rubbish, I'm not leaving the Who » (En 1971, une rumeur inquiète les fans : Keith serait sur le point de devenir le batteur des Beach Boys) déclare-t-il au Record Mirror le 2 août 1969.

Dès le début des Who, Keith était tombé sous la coupe de son manager Kit Lambert

Lambert, homosexuel, âgé de 29 ans lorsque Keith n'en a que 18, devient immédiatement son maître à penser. Leurs vies iront en parallèle, chacun se détruisant autant que l'autre, brûlant la vie par les deux bouts, leurs excès les conduisant à coup sûr au tombeau. Keith, pour imiter Peter Townshend qui en consommait énormément, avait goûté à la marijuana... mais cela ne lui convint guère. Kit Lambert, en revanche, lui fera découvrir les joies des restaurants huppés... et du vin, première étape dans le processus d'autodestruction que va traverser Keith. Puis du champagne, du brandy, du whisky et du gin. Cinq ans plus tard, Lambert l'initie à la cocaïne. Pourtant, il donne l'image du père qu'aurait aimé avoir Keith, un père classieux, fortuné, déjanté, intrépide (au Brésil, il avait remonté, à ses risques et périls, le fleuve Iriri jusqu'alors inexploré). Nul doute non plus que la beauté du jeune Keith Moon ait séduit Kit Lambert... tout en précisant qu'il semble certain que les deux hommes n'eurent pas de relation homosexuelle. Lambert mourra en 1981, victime d'une hémorragie cérébrale à la suite d'une bagarre dans un club gay.

Keith Moon - photo Jim Summaria

Après l'alcool, la drogue… En 1966 Bob Dylan lui fait découvrir les downers (mandrax, mogadons). Dès lors, son état s'aggrave encore. Keith est persuadé que tout le monde le méprise, et particulièrement les autres membres des Who ; il n'a d'ailleurs jamais fait de grands efforts pour écrire des chansons pour le groupe. Sa mémoire elle-même était affectée, au point d'avoir oublié les séances d'enregistrement de « Substitute » et d'être persuadé qu'un autre batteur jouait à sa place sur ce disque. Une telle situation ne pouvait que tourner au drame. Le 20 mai 1966, c'est justement ce qu'il va se produire : le groupe est attendu pour jouer au Ricky Tick Club à Newbury. Mais Keith et John Entwistle ont fait un détour préalable à l'Empire Way pour l'enregistrement de l'émission de télé Ready Steady Go!. Ils se sont ensuite attardés à boire et avaler quelques pilules avec des amis musiciens. Ils sont arrivés avec plusieurs heures de retard au Ricky Tick où, de guerre lasse, Roger et Pete ont déjà commencé le concert, s'étant fait accompagner par certains membres d'une formation totalement inconnue, le Jimmy Brown Sound. L'ambiance est glaciale lorsque les deux retardataires prennent leur place. La fin de la soirée est pire encore : durant « My Generation », titre final, Keith blesse Pete à la jambe avec une cymbale, et celui-ci lui donne un coup de guitare à la tête. Keith quitte le groupe quelques jours, envisageant de rejoindre un groupe rival, The Animals. C'eût été une régression, car Keith est ambitieux et se voyait plutôt batteur des Beatles ou des Beach Boys, qu'il vénérait !
À preuve, une anecdote qui s'est déroulée dans un club huppé, un soir de 1965 : les Beatles, les quatre Beatles sont attablés. Keith s'approche d'eux... « Puis-je me joindre à vous » demande Keith. « Mais bien sûr, prends un siège » répond l'un des Beatles. « Non, je voulais dire, puis-je me joindre à vous ? » répète Keith, qui a joué sur la double signification, dans le cas présent, du verbe To join : Keith suggère qu'il a l'intention de devenir le batteur des Beatles... et cela en présence de Ringo Starr !

À suivre.

Daniel Lesueur.
Deuxième et dernière partie de l'article consacré à Keith Moon à découvrir en cliquant ici.

À lire également, "Keith Moon La Bombre Humaine du Rock", un livre de Tony Fletcher aux éditions Camion Blanc, avec une traduction de Daniel Lesueur et disponible sur Amazon (cliquez sur l'image).


Commentaires
  1. Brossard thierry   Sur   28 mars 2023 à 7 h 55 min

    J’ai passé quelques bons moments vraiment cool avec Keith et sa compagne de l’époque alors qu’ils étaient en vacances à Tahiti en 1976 où 1977. Très calme, charmant, même timide, et fan de moto, il était loin de sa réputation de bad boy. Il avait joué pour le fun avec l’orchestre de Jerry Vernaudon, au Beachcomber il me semble. Bref un gars adorable, que je n’ai vu bourré ou défoncé durant son séjour (il logeait à l’hôtel Tahara’a).

  2. Christian Schmitt   Sur   22 février 2023 à 10 h 45 min

    Vu aussi à Nancy/74 à 15 ans l’Inoubliable Keith Moon à 10 mètres, jaillissant de sa batterie sur le final ‘ Won’t Get Fooled Again ‘.RIP

  3. Pierre louis 6   Sur   18 février 2023 à 22 h 37 min

    Super. Un génie à l'état pur. Le rock c'est lui. Je ne vois que Robert Wyatt pour rivaliser avec lui. Moon chantait à travers sa batterie, tous les fûts, les cymbales pas besoin de charleston. Excellent article très bien documenté
    Et Merci aux Who de lui avoir permis s'exprimer. Pierlouis

  4. Wakosa   Sur   17 février 2023 à 13 h 44 min

    Un article comme on aimerait en lire plus souvent. Le personnage de Keith Moon est passionnant et attachant quand on sait qu'il est sans doute le meilleur batteur de l'histoire du rock. Quant à ses frasques il faut se demander ce qui l'y a conduit. Il est mort très jeune et son enfance n'était pas très loin lorsqu'il a rendu l'âme.

  5. Garé   Sur   17 février 2023 à 13 h 18 min

    Article super intéressant, j'adore ce genre d'anecdotes sur les groupes de rock et particulièrement les Who. Merci Daniel.

  6. Jumpin'Fab Flash   Sur   17 février 2023 à 12 h 39 min

    J'aime les WHO et je connais bien la story. Mon premier " vrai concert" fût les WHO à la fête de l'humanité en 1972 ( j'avais 16 ans). Je les ai revus en 74 à Nancy avec Quadrophenia.Très bon article, bien rédigé, référencé et captivant même pour quelqu'un ayant beaucoup lu, visionné moults concerts, classic album, documentaires...etc
    J'attends la suite avec impatience ( quand on aime!)
    Merci

Commentaires fermés.