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Depuis que le mois de mai ressemble à l’intérieur d’un four, il est plus sage de se replier à l’intérieur, au frais, et d’en profiter pour écouter un peu de musique. C’est ce que j’ai fait ces derniers jours pour sélectionner quelques albums sortis en ce printemps dont il sera question dans ce nouveau « En 4ème vitesse ».
Mais d’abord, comme il est désormais de coutume, flashback sur les mois de mai des années en 6 passées.
Mai 1966, un cerveau exceptionnel est en ébullition du côté de la Californie, c’est celui de Brian Wilson qui a échafaudé sa cathédrale pop pour l’éternité. Elle a pour nom « Pet Sounds » et les Beach Boys viennent d’entrer dans l’histoire. À l’ombre de ce monument, le jeune Stevie Wonder commence à rencontrer le succès avec « Up Tight » tout comme Marvin Gaye avec « Moods Of Marvin Gaye » alors que Frank Sinatra sort le célèbre « Strangers In The Night ». Chez Motown, The Isley Brothers décrochent aussi un tube sur « This Old Heart Of Mine » et Percy Sledge obtient même un N°1 avec « When A Man Loves A Woman ». Alors que Johnny Cash affirme que « Everybody Love A Nut », en France Antoine rencontre les problèmes et en Angleterre, The Small Faces, de Steve Marriott et Ronnie Lane, sortent leur premier album éponyme marchant sur les traces des Kinks et des Who.
Mai 1976, les punks s’apprêtent à renverser la table mais l’heure est encore au soft rock voire à des plats beaucoup plus lourds et indigestes. Dans cette dernière catégorie Rainbow, le groupe formé par l’ex Deep Purple Ritchie Blackmore, tient la corde avec « Rising ». Les britanniques de UFO sont à peine plus sobres sur « No Heavy Petting » tandis qu’Aerosmith touche le jackpot avec « Rocks ». Jackpot aussi pour Blue Öyster Cult avec « Agents Of Fortune » et son tube « (Don’t Fear) The Reaper ». Dans un registre beaucoup plus soft, le Steve Miller Band se distingue sur « Fly Like An Eagle » et Billy Joel est aux portes de son âge d’or avec « Turnstiles ». Mai 76 voit aussi la naissance de The Alans Parsons Project avec « Tales Of Mystery And Imagination », concept album de rock symphonique et progressif autour de l’oeuvre d’Edgard Allan Poe mais aussi le premier album éponyme de Warren Zevon.
Mai 86, c’est au tour de Peter Gabriel avec l’élégant « So » de rencontrer le succès mondial et, malheureusement, également au tour d’Europe avec ce monument de laideur qu’est « The Final Countdown » dont je fais encore parfois des cauchemars horribles. Par bonheur il y a mieux. Run DMC marie le rap et les riffs de hard rock sur « Rising Hell » et son tube « Walk This Way » avec Aerosmith, mais c’est bien Sonic Youth qui a déjà commencé à redéfinir les frontières du rock pour les 20 ans à venir sur l’album « Evol » alors que les Ramones sur « Animal Boy » semblent soudain largués et en pilotage automatique. Si vous cherchez de la fraicheur et de la légèreté, c’est avec l’album « Boat To Bolivia » de Martin Stephenson & The Daintees que vous la trouverez ou encore avec le rock bucolique et brillant de The Feelies sur « The Good Earth ».
Mai 96, les guitares sont brandies en étendards avec classe par The Posies sur « Amazing Disgrace », avec subtilité pour la brit pop de Super Furry Animals sur « Fuzzy Logic », avec peu d’originalité sur l’album « Everything Must Go » des Manic Street Preachers et enfin avec lourdeur sur « Down On The Upside » des Américains de Soundgarden. Pendant ce temps Elvis Costello retrouve ses Attractions sur l’album « All This Useless Beauty », George Michael sussure une soul guimauve avec « Older » mais l’album, et de loin, le plus passionnant est bien « Walking Wounded » du duo Everything But The Girl sur lequel la voix de Tracey Thorn déploie des trésors de beauté sur les arrangements électroniques de son compère Ben Watt.

Mai 2006, l’électronique est partout et les Versaillesis de Phoenix triomphent avec « It’s Never Been Like That » en la mariant avec le rock. La synthpop des anglais de Hot Chip sur « The Warning » fait danser Outre-Manche alors que les déjà vieux briscards des Pet Shop Boys sont toujours aussi impeccables sur « Fundamental ». Keeler et Griffiths alias Archive tournent un peu au ralenti sur un « Lights » qui manque d’inspiration. Le projet de Danger Mouse, Gnarls Barkleys cartonne avec « St Elsewhere » dans la foulée du single mondial « Crazy » grâce à une musique à la croisée de genres tels que le hip hop, le rock, la soul, le funk. Enfin, avec « Just Like The Fambly Cat », Grandaddy, le groupe de Jason Lyttle y distille son rock à la fois ancré dans la terre et planant dans l’espace.
Mai 2016, Radiohead sort ce qui reste son dernier album à ce jour, le magnifique « A Moon Shaped Pool », qui abandonne les expérimentations électroniques pour des chansons habitées. « Masterpiece » est le premier album de Big Thief le groupe d’Adrienne Lenker qui ne sait pas encore que la décennie suivante sera celle d’un succès incontestable. Les américains de Car Seat Headrest sur « Teens Of Denial » jouent un rock à guitares qui fait la joie des circuits indés.
Comme chaque mois, distinguer un titre parmi tous ces albums est mission quasi impossible mais il faut rappeler à quel point Everything But The Girl fut un groupe important. « Walking Wounded », alors que leur single « Missing » connait un succès mondial, marque un tournant de la musique du duo vers une prédominance de l’électronique sans que jamais cela ne soit au détriment de l’émotion. Il faut dire que la voix de Tracey Thorn, entendue par ailleurs chez Massive Attack, ne peut laisser insensible.
Vous retrouverez des titres issus de ces albums sur La playlist – Mai / Années en 6
Mais revenons au présent, dans la fournaise de cette fin de mai 2026.

Depuis « City Music » (2017), son 4ème album par lequel je l’ai découvert, Kevin Morby, musicien originaire du Kansas, n’en finit plus de m’éblouir, chaque album étant plus majestueux que le précédent. « Little Wide Open » ne déroge pas à la règle tant les 13 titres qui s’y déploient sont autant de splendeurs.
L’album clôture une trilogie consacrée à ce Midwest dont il est originaire, entamée avec
« Sundowner » (2020) et « This Is A Photograph » (2022). Aaron Dessner, membre de The National est ici à la production et joue aussi sur tous les titres. Il en résulte un folk ample, ouvert aux quatre vents qui fait entendre à la fois les grands espaces mais aussi la simplicité des petites vies dont il est question. Guitares, basses, batterie et percussions, banjo, mandoline, piano, quelques synthés, des choeurs composent l’univers sonore de l’album au service de chansons magnifiques, bouleversantes, de ballades hantées et intenses qui lorgnent du côté de Dylan et Neil Young à d’autres, portées par un souffle lumineux comme « Javelin » ou « 100000 ».
Dès l’ouverture on pense au film de Terrence Malick ou à Bruce Springsteen qui a lui aussi chanté ces terres des « Badlands » et le décor est posé : « Welcome to the Badlands / Where the sky expands and you and I expire / Just like sparks flying off some firecracker / In the big disaster we call home / Where God could be a dog, barking in the dark – Bienvenue dans les Terres Désolées / Où le ciel s’étend et où toi et moi nous éteignons / Comme des étincelles jaillissant d’un pétard / Dans le grand désastre que nous appelons notre foyer / Où Dieu pourrait être un chien aboyant dans la nuit ». Puis c’est la sobriété de « Die Young » qui émeut aux larmes « Well, thank God that we didn’t die young – Dieu merci, nous ne sommes pas morts jeunes ». Que dire de « Javelin », lumineuse et mélancolique à la fois qui a tout d’un futur classique ?
On retrouve la même intensité dramatique sur « 100000 » qui clôt la première partie de l’album. La deuxième moitié est plus apaisée mais pas moins sublime, privilégiant des titres dont suinte l’émotion à chaque note en témoigne la ballade Springsteenienne « Little Wide Open » qui laisse de la place à un violon qui l’enracine dans une tradition populaire. Il en va de même du banjo de la magnifique « I Ride Passenger » qui se passe de batterie et charrie sa nostalgie bouleversante « Home smells just like cinnamon and the sad passing of time / Mama always smelled like rose / Papa always smelled like motor oil / Singing’s gonna save your soul – La maison sent la cannelle et le triste passage du temps / Maman sentait toujours la rose / Papa sentait toujours l’huile de moteur / Chanter sauvera votre âme ».
C’est simple, il n’y a pas un titre faible sur cet album qui se termine sur ces deux bijoux que sont
« Dandelion » et « Field Guide For The Butterflies », parfaits exemples d’écriture classique et intemporelle. « Little Wide Open » place définitivement Kevin Morby dans le club des artistes majeurs, capables de peindre son pays avec justesse et émotion, dans des chansons d’une délicatesse et d’une beauté incomparables.

Je ne sais pas à quel train ni à quelle île ce « Train On The Island » fait référence mais il est possible que ce soit la Nouvelle-Zélande, d’où est originaire Aldous Harding pour l’une, et celui de l’accomplissement musical pour l’autre. J’ai découvert cette jeune femme de 36 ans en 2019 avec son 3ème album « Designer », fantastique collection de titres néo folk dont vous avez certainement entendu le tube « The Barrel ».
Deux choses frappent immédiatement dans ce nouvel album.
Ensuite, ce qui frappe également est la voix de la chanteuse incroyablement changeante, malléable, passant d’une gravité mate et atone à des hauteurs vertigineuses au sein d’un même titre, parfois même doublée de façon qu’on a l’impression que deux personnes différentes chantent. Il suffit de jeter une oreille sur le magnifique « I Ate The Most » qui ouvre l’album pour comprendre de quoi je parle.
Il résulte de ces choix de mise en son une forme d’étrangeté, de décalage, d’inattendu qui caractérise au final l’art d’Aldous Harding, jamais tout à fait là où on l’attend, ne sombrant jamais dans la facilité mais emmenant sa musique vers des contrées inédites. Ses paroles renforcent cette impression de bizarrerie, tant elles sont déroutantes tel ce passage extrait de « One Stop » : « I met the real John Cale / He had no words, but I don’t mind / I packed the stage while he ate rice – J’ai rencontré le vrai John Cale / Il était muet, mais ça m’est égal / J’ai rempli la scène pendant qu’il mangeait du riz ».
Dès lors, on laisse l’album se dérouler au gré de titres qui s’insinuent peu à peu dans notre esprit et on y revient inlassablement, chaque écoute révélant de nouveaux aspects qu’on n’avait pas entendu jusqu’alors. Les sommets y sont légion : « Train On The Island » tout en rondeurs, « Worms » en soft folk apaisé, « Venus In The Zimnia » qui rappelle les atmosphères plus pop de « Designer », « San Francisco » trouée de silences jusqu’au final en apothéose « Coats » qui pose cette question si étrange : « What do you say / When you meet blue women? – Que dites-vous / Quand vous rencontrez des femmes en bleu ? »

Pour qui ne connaitrait pas les deux frères D’Addario, j’avais chroniqué ici même leur album précédent « A Dream Is All We Know » (2024), immense recueil de titres pop aux racines ancrées dans les 60’s les plus lumineuses.
Avec ce 6ème album, ils tiennent toujours la barre du navire Lemon Twigs et font route vers 1966. Dès l’extraordinaire premier titre « Look For Your Mind ! » ce sont les guitares des Byrds que l’on entend, les mélodies des Beatles, les choeurs des Beach Boys sans que pas un instant on n’ait l’impression qu’il s’agit d’une mauvaise copie. Non, les chansons des Lemon Twigs tiennent la dragée haute à leurs glorieux ainés et c’est bien là qu’est le miracle. De cet album ultra référencé, on ne retient au final que la qualité impressionnante des compositions, leurs mélodies solaires, ces refrains à reprendre à tue-tête. Les frangins se savent assez talentueux pour ne pas cacher leurs influences et même les afficher jusque dans leurs tenues certifiées « Summer of love ».
Les titres défilent, les guitares carillonnent, les choeurs sont solaires et les mélodies semblent tellement évidentes qu’on se demande bien quelle formule magique les frères D’Addario ont bien pu trouver dans quelque vieux grimoire. Prenez « I Just Can’t Get Over Losing You », irrésistible cathédrale pop ou « My Heart Is In Your Hands Tonight » au refrain qui semble s’élever à l’infini, « Yeah I Do » qui pourrait être un inédit des Beatles de 1965 jusqu’au final « Your True Enemy », rien ne semble pouvoir gripper la machine.
The Lemon Twigs sonnent comme en 1966 sans jamais paraître datés ni ringards. C’est un miracle dont il serait dommage de se priver.

Plus qu’un groupe, Broken Social Scene peut se définir comme un collectif, tant les membres y sont fluctuants au gré des collaborations. Cependant c’est autour de Kevin Drew que s’articule depuis le début des années 2000 la production du « groupe ». Issu de la scène canadienne du début de ce siècle, Broken Social Scene a profité du renouveau de celle-ci autour de groupes tels que Godspeed You Black Emperor ! et bien entendu Arcade Fire, pour asseoir sa réputation dans l’indie rock de l’époque.
Je les ai découverts en 2004 avec leur 3ème album « Broken Social Scene » qui contenait 14 titres d’un rock nerveux largement hors des sentiers battus, un creuset de titres parfois foutraques mais excitants et originaux. Il paraît que Broken Social Scene donne sa pleine mesure en concert mais je n’ai jamais pu en juger par moi-même.
« Remember The Humans » est leur 6ème album et constitue le retour du collectif après 9 ans d’absence. « N’oublions pas les humains » peut être considéré comme une profession de foi dans un monde où l’IA tend à les remplacer, où la musique semble parfois formatée tel un produit de consommation. Broken Social Scene rappelle ainsi ce qui fait leur essence, les collaborations, les participations extérieures, le partage, l’expérience de la créativité collective.
Au menu, un disque réjouissant, bigarré, 12 titres où les guitares côtoient les cuivres et les touches électro, où les voix se superposent, toujours dans un registre entre l’indie rock et de discrètes expérimentations.
Peut-être un poil plus propre qu’avant, la production rend cet album très abordable même s’il ne renverse pas la table et constitue une randonnée dans des paysages à la fois peu fréquentés et pourtant familiers. Paradoxe que cultive avec brio et légèreté Broken Social Scene et qui donnera un coup de fouet à notre quotidien.
Mais il est temps de nous quitter. À l’heure où j’écris ces lignes, le nouveau Paul McCartney est déjà dans les bacs mais il faudra attendre « En 4ème vitesse » du mois de juillet pour en juger. En attendant n’hésitez pas à aller écouter la playlist de cet « En 4ème vitesse » de mai 2026.
Par :
Passionné de musique, lui-même musicien, compositeur et parolier. Sur Poptastic, Christophe livre régulièrement des critiques affûtées sur les albums d'artistes britanniques ou en rapport avec la scène musicale britannique.
Écrit par: Billars Christophe
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