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Ces énergumènes qui osent tourner le dos au Flower Power se nomment les Kinks, fondé en 1964 à Muswell Hill, banlieue populaire de Londres par les frères Davies: Ray l’aîné au chant et compositeur quasi exclusif et Dave son cadet à la guitare, secondés de Pete Quaife à la basse et Mick Avory à la batterie.
Pionniers du garage rock anglais, ils se font remarquer dès leurs débuts par deux titres aux riffs distordus et nerveux devenus légendaires: You Really Got Me (1964) et All Day and All of the Night (1964), hymnes préfiguratrices du hard rock.
Excusez du peu, ils seront aussi les premiers à introduire des sonorités indiennes dans la rock music avec le simple See My Friends.
Ils délaisseront assez rapidement leurs premières influences américaines issues du rock and roll et du rythm’n’blues pour se tourner vers une pop plus sophistiquée et purement britannique dont les merveilleux Sunny Afternoon (1966) et Waterloo Sunset (1967) restent les plus fameux exemples.Mais en dépit de ces quelques hits et le statut d’élément majeur de la première vague de la British Invasion, les Tordus n’arriveront jamais à obtenir une reconnaissance publique à la hauteur de leur talent.
La faute en partie à un management pas toujours à la hauteur mais aussi aux personnalités ombrageuses des frères ennemies Davies dont la relation conflictuelle entraînera son lot de bagarres, concerts annulés, et excès en tout genre à faire passer les Stones pour de sympathiques garnements.
Cette attitude quelque peu auto-destructrice, leur fermera les portes du continent américain pendant plusieurs années, laissant passer à jamais leur chance d’atteindre un niveau de popularité équivalent à leurs illustres confrères Beatles ou Who.
Fatalement ce manque relatif de succès va se répercuter sur leur confort et leur liberté créative. En effet lorsque qu’ il rentre en studio en ce début d’année 1968, Ray Davies ambitionne de céder à la mode de l’album concept en produisant un double LP initialement intitulé Under Milk Wood, titre emprunté à la magnifique pièce radiophonique du poète gallois Dylan Thomas (Au bois lactée dans nos contrées) de laquelle il va grandement s’inspirer.
Malheureusement le projet n’obtiendra pas la confiance suffisante du label Pye Records et les Kinks devront
se contenter d’une quinzaine de titres, ce qui sera tout de même suffisant pour faire l’étalage de leur créativité en pleine essor.
En totale opposition avec les délires et expérimentations psychédelico-mystiques qui envahissent la pop music de l’époque, ce nouvel album aborde la thématique de la vie pastorale des villages de la campagne anglaise, refuge fantasmé face à un monde en plein bouleversement. Ici pas de fuzz-à-gogo ou de collages loufoques mais une pop simple au mélodies efficaces sublimée par des arrangements baroques et des harmonies délicates inspirées du vaudeville et du music-hall.
L’intention est donnée dès la première chanson éponyme The Village Green Preservation Society ou le groupe s’érige en garant de valeurs aussi désuètes que les tasses en porcelaine ou la confiture de fraise et en pourfendeurs des immeubles d’affaires .Au fil du sillon, l’auditeur est invité loin des tumultes de la ville (Starstruck) à se promener à travers un de ces villages de fantaisie et ses alentours (Animal Farm, Sitting by the Riverside) et à rencontrer certains de ses habitants extravagants à la fois pathétiques et touchants comme le motard rebelle Johnny Thunder, la douce Monica, fille galante dont aucun argent ne peut acheter l’amour, Wicked Annabella la sorcière ou encore un chat aux proportions phénoménales (le très carrollien Phenomena Cat) et le dernier des trains à vapeurs (Last of the Steam-Powered Train).
Autant de portraits qui démontrent que Ray Davies est bien l’une des plus belles plumes du rock anglais par son talent à conter, à l’instar d’un Jacques Brel, les divers petites tranches de vie qui font le quotidien des gens du peuple.
Porté par de nombreuses références à l’univers enfantin, l’album baigne dans profonde nostalgie de l’innocence perdue de la jeunesse, illustré magnifiquement par la complainte Do You Remember Walter?, adressée à un ami de jeunesse perdu de vue ou le sublimissime Village Green, pièce maîtresse de l’album.
Malgré tout, la mélancolie n’est jamais dénuée d’une note d’espoir et d’optimisme, la preuve en est faite avec les entraînantes chansons : People Take Pictures of Each Others et Picture Book.Point culminant de l’age d’or des Kinks sur le plan musical, ce disque est surtout le chef d’œuvre de l’homme orchestre Ray Davies à la fois chanteur, musicien multi-instrumentiste, producteur et arrangeur, le consacrant pleinement dans son statut d’auteur-compositeur de génie par son modèle d’écriture distinguée et poétique, l’égal d’un Paul McCartney ou d’un Syd Barrett.
Assez ironiquement ce disque pourtant identitairement anglais, sera un terrible échec commercial en Grande-Bretagne, qui glorifie alors plutôt les folkeux ruraux nord-américains de The Band.
Certainement porté par le même effet contraire d’exotisme, il recevra par contre un accueil chaleureux en Amérique, marquant le retour en grâce du groupe sur les terres de l’Oncle Sam.
Ayant atteint un juste statut d’album culte avec le temps The Village Green Preservation Society s’impose comme l’un des jalons essentiel d’un rock anglais qui s’affranchit pleinement de ses racines américaines pour affirmer une identité propre.
Pour tous les gentlemen respectables, à écouter pendant l’Afternoon Tea…
François Bertothy
f.bertothy@poptastic-radio.com
Facebook : www.facebook.com/PleaseMrJukebox
Auteur/autrice
Passionné et grand connaisseur des groupes des années 60 et 70. L'homme, malgré son apparence flegmatique (so British ?), se met en mouvement dès qu'on lui parle musique. Une expérience intéressante à réaliser montre en main : le faire pénétrer chez un disquaire qu'il vient de découvrir.
Écrit par: Bertothy François
Une playlist nocturne mêlant ballades rock et titres plus posés, idéale pour accompagner les nuits, les moments calmes et les ambiances introspectives.
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