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Sgt. Pepper's n’est-il pas avant tout le premier album de l’histoire ?

Rédaction : Christophe Billars le 6 avril 2022

Eh bien voilà. La question est simple : comment écrire sur un album à propos duquel tout a déjà été écrit ? Depuis la pochette signée Peter Blake, artiste anglais appartenant au mouvement du pop art, un collage qui inscrit l'album et le groupe parmi les mythes du 20ème siècle, jusqu'aux paroles de chacune des chansons, tout a été disséqué, analysé, plagié maintes et maintes fois.

Fréquemment classé comme étant le meilleur album de tous les temps, n'est-il pas avant tout le premier album de l'histoire ? En effet, « Sgt Peppers » est d'abord conçu comme un tout et non pas une simple suite de chansons compilées sur un disque, le premier « concept-album » peut-être. Ensuite, il s'agit, bien plus encore que pour « Revolver » (1966), qui n'était à ce titre qu'un coup d'essai, d'un album qui a révolutionné l'utilisation du studio. Des prises innombrables, 5 mois en studio, des techniques d'enregistrement jamais utilisées auparavant, l'emploi d'effets audio nombreux et variés. Ne disposant que d'un magnétophone 4 pistes, George Martin et ses collaborateurs parviennent à transférer les pistes enregistrées sur une seule, en libérant dès lors 3. Par ce procédé, les disposent de 16 pistes. Ce n'est pas rien quand on considère l'incroyable richesse des arrangements et des instrumentations que recèle l'album.

De plus, « Sgt Peppers » a su capturer l'esprit de son temps, d'une année (c'est le fameux Summer of love) où la création est en ébullition grâce au pop art, aux influences orientales et au psychédélisme que la découverte des drogues révèle. Le disque apparait encore aujourd'hui comme cet incroyable produit de laboratoire, cette créature accouchée des cerveaux les plus créatifs de leur temps. McCartney ne s'est jamais caché que sa volonté était de surpasser le « Pet Sounds » (1967) de Brian Wilson et de ses Beach Boys. Y est-il parvenu ? Chacun a sa propre réponse à cette question. Mais quoiqu'il en soit, et même si je dois avouer que « Sgt Peppers » n'est pas mon album préféré des Beatles, à force de parler de sa pochette, des conditions de son enregistrement, des innovations techniques, du mythe des Beatles, on en oublierait presque que dans « Sgt Peppers » avant tout il y a des chansons, et pour beaucoup d'entre elles quelles chansons ! On notera quand même que deux furent écartées de l'album pour sortir en single : « Strawberry Fields Forever » et « Penny Lane ». Excusez du peu ! Laissons-nous donc entraîner derrière le Sergent Poivre une fois encore et jugeons, plus de 50 ans après, ces chansons comme si elles faisaient partie d'un album comme les autres, un album de comme il y en a tant.

"Sgt. Pepper's Lonely Heart Club Band" qui ouvre l'album est en quelque sorte le fruit de la décision des Beatles d'arrêter la scène car ils ne peuvent plus jouer en public des chansons devenues trop complexes depuis « Revolver » (1966). Le titre dénomme un groupe fictif qui partirait en tournée à la place des Beatles et qui est présenté comme tel « May I introduce to you/ …/Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band/…/ We hope you will enjoy the show”. Le titre sera repris en fin d'album en guise d'au revoir du groupe au public. La chanson, signée McCartney est évidemment un classique intemporel. S'ouvrant sur des bruits de conversation du public pendant que les musiciens s'accordent avant que débute ce titre assez rock joué sur un tempo pourtant plutôt lent. On peut noter la formidable batterie de Ringo et les changements de couleur tout au long du morceau. On entend durant le titre des applaudissements, accentuant le côté collage. Les cuivres, la mélodie de cette chanson de 2 mn sont passés à la postérité. On ne s'en lasse pas. Le personnage de Billy Shears y est annoncé à la fin « Let me introduce to you/The one and only Billy Shear” pour une transition sans coupure vers un autre classique chanté par Billy Shears/Ringo Starr. Mélodie idéale, chœurs fabuleux, « A Little Help from my Friends” est la perfection faite chanson et ce n'est pas la version, selon moi bien inférieure, de Joe Cocker qui me fera changer d'avis.

Avec le titre suivant, les Beatles enchaînent avec leur troisième standard immortel. Qui dit mieux ? « Lucy in the Sky with Diamonds » est un titre très fortement teinté de psychédélisme de par ses paroles qui ressemblent à un trip mais aussi par l'usage d'un instrument indien sur le couplet. Un changement de rythme marque l'entrée du célèbre refrain. Et tordons définitivement le cou à cette rumeur qui veut que la chanson soit une ode au LSD alors qu'elle fut inspirée à Lennon par un dessin de son fils, un peu amoureux de la petite Lucy de son école.

Sgt Peppers The Beatles

Quoiqu'il en soit, qui a, depuis, réussi une triplette aussi parfaite sur un début d'album ?

Et pourtant la suite va s'avérer tout aussi formidable d'abord avec l'enjoué « Getting Better » que j'adore, formidable titre pop basé sur une note de piano quasi frappée et sur lequel Harrisson joue du tampura, un instrument indien. Ensuite « Fixing a Hole » qui débute par quelques accords de clavecin sur laquelle McCartney et son talent de mélodiste font merveille. Mais ce n'est rien comparé à la somptueuse « She's Leaving Home », écrite encore par McCartney, qui débute par un solo de harpe et ne comporte rien d'autre que des cordes et des voix, McCartney et Lennon assurant les chœurs. On peut supposer que Neil Hannon et sa Divine Comedy a puisé toute son inspiration dans cette chanson, une des plus grandes de son auteur assurément.

Inspirée par une affiche de cirque du 19ème siècle, « For the Benefit of Mr. Kite ! » est un titre de Lennon qui reproduit dans un pont au milieu de la chanson une atmosphère de fête foraine grâce à l'utilisation d'un orgue de Barbarie et clôt la face 1 de l'album.

En début de face 2, on trouve le seul titre d'Harrisson présent sur le disque. « Within You Without You » renvoie directement au titre « Love You To” sur “Revolver” (1966), précédente tentative d'Harrisson d'insérer dans un album du groupe une chanson où il puise son inspiration dans la musique indienne pour laquelle il s'est pris de passion. Harrisson est d'ailleurs le seul Beatle à jouer sur la chanson entièrement interprétée par des musiciens indiens avec leurs instruments et une section de cordes composée de violons et violoncelles. Si le mariage est assez réussi, je trouve le titre un peu trop long et moins accrocheur que « Love You To ». « When I'm Sixty-Four » ramène l'auditeur en terrain connu avec ce titre composé plusieurs années auparavant par McCartney et devenu célèbre. Les clarinettes et la cloche lui donne cette ambiance de cabaret et la mélodie rentre dans toutes les têtes. « Lovely Rita » est remplie de bruitages étonnants et Ringo Starr frappe ses cymbales sur un titre qui se bonifie à chaque écoute. C'est un coq qui ouvre « Good Morning Good Morning » et qui la refermera avec d'autres animaux comme des oiseaux et des chiens. Cette ménagerie encadre un titre bourré de cuivres et lézardé par des riffs de guitare électrique avant que « Sgt. Pepers Lonely Heart Club Band (reprise) » ne reviennent pointer son nez dans une variation du titre introductif.

L'album se termine par un nouveau chef d'œuvre absolu « A Day in the Life » curieusement formé par le collage de deux titres différents, l'un signé McCartney, l'autre Lennon. Le résultat est époustouflant notamment à cause de la célébrissime montée orchestrale qui relie les deux parties, jouée par un orchestre symphonique de 40 musiciens. La chanson est inépuisable, d'une ambition démesurée, elle ouvrait la voie à toutes les expérimentations possibles. Après « A Day in the Life » on pouvait tout se permettre, les Beatles ayant libéré la musique pop de tout carcan. Il faut l'écouter et la réécouter, jusqu'au bout de cet accord de piano de plusieurs dizaines de secondes qui termine l'album le plus célèbre de l'histoire du rock même si ici, on est bien au-delà du rock.

Comme à chaque album des Beatles, certains ont dû à l'époque se dire qu'ils ne pourraient plus faire aussi bien et pourtant après « Sgt. Peppers » le groupe allait poser les bases du double album.

Retrouvez les chroniques de Christophe Billars également sur son blog Galettes Vinyles

Sgt Peppers The BeatlesÉcoutez des extraits de "Sgt Peppers" dans la programmation de Poptastic Radio.

Photo : Ronald Saunders (Musée The Beatles Story à Liverpool).
Auteur
christophe billars

Passionné de musique, lui-même musicien, compositeur et parolier. Sur Poptastic, Christophe livre régulièrement des critiques affûtées sur les albums d'artistes britanniques ou en rapport avec la scène musicale britannique.


Commentaires
  1. Régis   Sur   29 juin 2022 à 16 h 57 min

    Bonjour, rien à ajouter après un tel article: percutant, précis et documenté, qui démontre la passion pour la musique de cet album... Pour le compléter, il suffit de réécouter l'album!
    Régis

Commentaires fermés.