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Faites un petit test. Allumez votre télévision un samedi soir et essayez de trouver un groupe de rock contemporain en train de jouer. Un vrai groupe, avec des instruments, des amplis, et pourquoi pas quelques imperfections. Pas un hommage aux Rolling Stones, pas un ancien tube de Queen repris par un candidat de télé-crochet, juste un groupe qui existe aujourd’hui, qui sort des disques et qui a quelque chose à raconter.
Bon courage !
Et pourtant, le rock n’a pas disparu, loin de là. Les salles continuent d’accueillir des groupes, les festivals attirent des milliers de spectateurs et la scène britannique, notamment, produit régulièrement des artistes passionnants. Mais dans les grands médias français, il faut parfois chercher longtemps avant de tomber sur autre chose que les éternels classiques.
Alors, que s’est-il passé ? Les Français ont-ils cessé d’aimer le rock ? Les chaînes de télévision ont-elles décidé que les guitares ne faisaient plus d’audience ? Ou bien sommes-nous incapables de chercher ailleurs que là où on a l’habitude de chercher ? La réponse est moins évidente qu’il n’y paraît. Et les chiffres réservent quelques surprises.
Commençons par la télévision. Celle que l’on regarde encore en premier (ah les habitudes !) sans avoir préalablement cherché un concert sur une plateforme.
À l’époque (les années 80-90) les émissions musicales faisaient partie du paysage audiovisuel. On pouvait découvrir un artiste international au détour d’un programme de variétés, tomber sur un clip improbable ou assister à une prestation qui ne ressemblait pas à toutes les autres. Cela dit, les émissions de variétés des années 80 n’étaient pas toutes des temples du rock indépendant, loin s’en faut. Et le playback y était suffisamment répandu pour transformer certains passages télévisés en exercices de mime particulièrement coûteux. Mais au moins, des univers musicaux différents pouvaient se croiser devant un public qui n’était pas nécessairement venu pour eux.
Aujourd’hui, les grands divertissements privilégient les artistes susceptibles de rassembler le plus grand nombre. Ce n’est pas une conspiration contre le rock. C’est une logique d’audience, de promotion et de programmation. Seulement voilà : à force de proposer ce qui est supposé plaire au plus grand nombre, on finit parfois par ne plus montrer grand-chose d’inattendu.
Il reste heureusement quelques exceptions.
Taratata, par exemple, continue de défendre une certaine idée de la musique à la télévision. Des artistes qui jouent, des rencontres improbables, des reprises, des musiciens qui savent réellement se servir de leurs instruments. L’émission annoncée pour le 30 octobre 2026 accueille notamment Last Train et Gyasi, aux côtés d’artistes issus d’autres univers musicaux. C’est précisément ce mélange qui est intéressant. Pas besoin de transformer chaque émission en festival rock ; il suffit juste de ne pas oublier que cette musique est toujours là. Le problème, c’est que Taratata fait davantage figure d’exception que de modèle largement répandu.
Quant aux derniers grands rendez-vous TV consacrés à la musique, ils restent principalement tournés vers les artistes les plus populaires du moment, les reprises de standards et les opérations promotionnelles.
S’agissant des émissions entièrement consacrées au rock, force est de constater qu’elles ont déserté les grandes chaînes françaises. On se souvient des Enfants du rock sur Antenne 2, de 22 v’là l’rock ! avec Jean-Bernard Hebey et Francis Zégut sur TF1, ou encore de Chorus avec Antoine de Caunes ? À l’époque, le rock avait ses propres rendez-vous, ses animateurs, ses découvertes et même une certaine liberté de ton. Ces émissions ont disparu et, malgré quelques initiatives remarquables, aucune n’a véritablement pris leur relève sur les grandes chaînes généralistes.
Mais restons positifs et avant d’enterrer définitivement le rock à la télévision, rendons à ARTE ce qui appartient à ARTE. Avec ARTE Concert, la chaîne franco-allemande propose une quantité impressionnante de concerts, dans des styles que les grandes chaînes généralistes abordent rarement. Le Hellfest 2026 en est un bon exemple mais Megadeth, The Offspring, The Hives, The Pretty Reckless, Anthrax ou Rise Against ont aussi notamment figuré parmi les concerts proposés. ARTE ne se limite évidemment pas au metal : rock indépendant, post-punk, musiques alternatives : il y a largement de quoi satisfaire les amateurs curieux.
France Télévisions participe également à cette diffusion du spectacle vivant, par exemple avec les captations de Rock en Seine proposées sur leur plateforme Internet.
Donc non, le rock n’est pas absent des écrans français sauf qu’il faut généralement aller le chercher. Autrefois, un téléspectateur pouvait tomber sur un groupe inconnu au milieu d’une émission qu’il regardait pour une tout autre raison. Aujourd’hui, il doit souvent ouvrir une application, choisir une rubrique, sélectionner un concert et lancer la lecture. C’est génial pour celui qui sait déjà ce qu’il veut écouter. Beaucoup moins pour celui qui ignore encore qu’il pourrait aimer ça.
Sur nos écrans, le rock est devenu accessible à la demande. Il a peut-être perdu, en contrepartie, une partie de son pouvoir de découverte accidentelle.
Quittons les impressions pour regarder ce que disent les études du Centre national de la musique : en 2023, le rock-metal représentait encore 18 % des diffusions de programmes live à la télévision, derrière la variété-pop, à 20 %. Sur les plateformes Culturebox et ARTE Concert, le rock-metal concentrait même 30 % des vues des concerts étudiés. Pas vraiment les chiffres d’une musique morte !
Mais attention au piège des statistiques : une captation du Hellfest disponible sur une plateforme spécialisée et un groupe invité dans une émission généraliste ne produisent pas le même effet. Dans le premier cas, on touche principalement des spectateurs qui ont choisi de regarder le concert. Dans le second, on peut aussi toucher des gens qui n’auraient jamais eu l’idée d’écouter ce groupe. Malheureusement, c’est là que les statistiques deviennent insuffisantes. Elles permettent de mesurer la présence du rock dans les programmes mais elle démontrent beaucoup moins de choses sur sa capacité à rencontrer de nouveaux publics. Autrement dit, une musique peut être abondamment disponible sans être particulièrement visible.
Les données de 2024 du CNM montrent d’ailleurs que la variété-pop reste largement dominante dans les médias audiovisuels étudiés. Le problème ne se résume donc pas à l’existence ou non de programmes rock, mais à leur place dans l’ensemble de l’offre musicale.
Passons à la radio. Et là, les choses deviennent intéressantes.
En 2023, toujours selon le CNM, le rock-metal représentait 13 % des titres diffusés et 13 % des diffusions sur les radios françaises étudiées. Il occupait la troisième place des grandes familles musicales, derrière la variété-pop et la dance-electro.
Le rock reste donc bien présente sur les ondes. Mais voilà, posez-vous une question : quand avez-vous entendu pour la dernière fois un nouveau groupe de rock sur une grande radio musicale française ? Pas un nouveau single de U2. Pas une réédition des Rolling Stones. Pas le dernier morceau d’un artiste qui remplissait déjà des stades il y a trente ans, non non, un nouveau groupe. Parce qu’entre diffuser du rock et faire découvrir du rock, il y a une sacrée différence (nous, on fait les deux – je dis ça, je dis rien).
Queen, AC/DC, Dire Straits, The Police, U2… Ces artistes sont devenus des piliers de la programmation radiophonique. Et c’est bien normal car leurs chansons sont connues, immédiatement identifiables, appréciées par plusieurs générations. C’est une question de patrimoine, non ? Le problème commence lorsqu’ils deviennent pratiquement les seuls représentants d’un genre qui n’a pourtant jamais cessé d’évoluer.
Pendant ce temps, Fontaines D.C., Yard Act, The Murder Capital, English Teacher et autres Wunderhorse participent au renouvellement de la scène rock britannique et irlandaise mais pas vraiment sur les grandes radios les plus écoutées, sauf peut-être dans quelques émissions tardives. Alors que ces groupes ne sont évidemment pas inconnus. Certains rencontrent même un succès considérable, mais leur exposition sur les grandes radios généralistes françaises reste une question qui mérite d’être mesurée sérieusement. Il faudrait pour cela examiner les programmations station par station, distinguer les titres récents des classiques et regarder quelle place est réellement accordée aux artistes émergents.
Le CNM surveille déjà de près la diversité musicale des radios françaises, avec des données détaillées par station. Mais une question mériterait d’être creusée : parmi les titres rock diffusés, combien appartiennent à des groupes apparus ces dix dernières années ? Voilà qui permettrait de mesurer si les radios participent encore au renouvellement du rock ou se contentent d’en entretenir les souvenirs.
Car une radio qui diffuse vingt fois par jour les mêmes standards peut afficher une présence importante du rock dans ses statistiques tout en participant assez peu à son renouvellement.
Le rock patrimonial se porte plutôt bien. Le rock contemporain, lui, doit encore se battre pour trouver sa place.
À ce stade, on entend déjà venir l’argument habituel : si le rock est moins présent dans les grands médias, c’est parce que le rap a pris toute la place. Tentant et un peu facile ? Pas vraiment : le rap est devenu l’un des genres dominants de la consommation musicale en France. Selon le CNM, il représentait 42 % des écoutes parmi les 10 000 titres les plus écoutés sur les principales plateformes de streaming en 2024.
Ce succès ne lui est pas tombé du ciel. Il s’appuie sur une production abondante, des artistes capables de renouveler les codes, des communautés très actives et une relation particulièrement efficace avec les plateformes numériques. On a dit « abondante » pas qualitative, mais ça c’est une autre histoire.
Le problème n’est pas que les grands médias diffusent du rap, la variété d’un Gims ou d’une Lara Fabian, de la pop ou de l’électro. Le problème, c’est qu’ils sont de moins en moins nombreux à oser sortir des sentiers battus. Pourquoi prendre le risque de diffuser une musique moins populaire commercialement quand il suffit de suivre les tendances pour conserver son audience et, surtout, ses précieux annonceurs ?
C’est peut-être la transformation la plus importante de ces vingt dernières années. Le rock continue de vivre, on enfonce une porte ouverte en disant cela. Le truc, c’est qu’en France il vit de plus en plus dans ses propres circuits : les festivals, salles de concert, médias spécialisés, les radios indépendantes, chaînes YouTube, communautés en ligne… Les amateurs disposent aujourd’hui d’une multitude de moyens pour suivre leurs artistes préférés et franchement, pour quelqu’un qui aime chercher à écouter de la musique, l’époque est plutôt formidable. En quelques clics, on peut découvrir un groupe de Manchester, écouter une session enregistrée à Dublin, regarder un concert à Berlin, acheter directement un album à un artiste australien ou bien se laisser aller à découvrir morceau après morceau le choix du programmateur d’une radio rock en ligne.
Il faut juste accepter l’idée que cette abondance suppose une démarche personnelle : chercher, suivre des recommandations, lire des articles, écouter des émissions spécialisées. Et surtout, sortir des playlists que les plateformes algorithmées proposent spontanément. Les algorithmes, aussi performants soient-ils, ne sont pas nécessairement conçus pour bouleverser nos habitudes. Ils cherchent notamment à nous proposer des contenus susceptibles de retenir notre attention.
Or tout le monde n’a ni le temps ni l’envie de jouer les explorateurs musicaux. C’est la raison pour laquelle, la radio reste le média le plus cool pour découvrir des nouveaux artistes sans pour autant mettre de côté les groupes et artistes rock « patrimoniaux ». C’est en tous les cas ce que Poptastic propose depuis plusieurs années maintenant. L’idée est justement de faire cohabiter les grands classiques du rock anglo-saxon, les extraits d’albums, les versions live et les nouveaux artistes. Un auditeur vient pour Bowie ou les Rolling Stones, puis découvre quelques minutes plus tard un groupe dont il n’avait jamais entendu parler. Il aime ou pas, pas grave ! Au moins, il aura eu l’occasion de l’entendre.
Il y a aussi quelque chose qu’on aurait tort d’oublier dans cette histoire : la radio possède une particularité que les plateformes de streaming ont largement fait disparaître de nos habitudes. Elle nous fait écouter la même musique, au même moment. Ça paraît presque anodin. Et pourtant.
Quand un morceau passe à la radio, on sait que quelque part, d’autres personnes l’écoutent aussi. Dans une voiture, au bureau, chez elles, à quelques kilomètres ou à l’autre bout du monde. On ne les connaît pas, on ne les voit pas, mais pendant trois ou quatre minutes, on partage exactement la même chose.
Avec les plateformes de streaming musical, c’est différent : chacun construit son univers musical, choisit ses titres, suit ses recommandations. C’est pratique, formidable même mais c’est aussi une expérience beaucoup plus individuelle. On écoute sa musique, dans son coin, à son rythme. Bien sûr, les plateformes proposent des fonctions d’écoute partagée. Mais ce n’est pas leur fonctionnement habituel.
La radio, elle, crée spontanément ce sentiment d’appartenir à un public, une communauté. Sans avoir besoin de se connaître, de se donner rendez-vous ou de partager une playlist. Et à une époque où tout devient personnalisé, où chaque algorithme nous fabrique un univers sur mesure, ce simple fait d’écouter ensemble la même chanson a peut-être plus de valeur qu’on ne l’imagine. Le résultat ? On peut passer des heures à écouter de la musique sans jamais sortir vraiment de son univers habituel.
En novembre 2025, l’Arcom et le Centre national de la musique ont lancé une consultation publique sur la diversité musicale dans les médias audiovisuels et numériques. Au programme : découverte des œuvres, exposition des artistes et mise en valeur éditoriale de la musique. Des expressions un peu administratives pour désigner quelque chose de finalement très simple : comment faire entendre aux gens des artistes qu’ils ne connaissent pas encore ?
Et c’est une excellente question, merci de la poser. Parce que mettre des millions de chansons à disposition ne suffit pas à les faire découvrir. On peut disposer du plus grand catalogue musical de l’histoire et continuer à écouter les mêmes cinquante titres pendant des années. La découverte suppose parfois une intervention humaine.
Quelqu’un qui connaît un groupe, qui croit en un morceau, qui prend le risque de le programmer même si personne ne l’a encore demandé, finalement n’est-ce pas l’un des rôles historiques de la radio musicale ? Un rôle qu’elle peut encore parfaitement remplir, à condition de ne pas se transformer en simple distributeur de titres déjà validés par les études d’audience.
Bon, vous vous dites peut-être qu’il est un peu facile de terminer cet article en accusant les chaînes de télévision, les grandes radios et les plateformes d’avoir mis le rock un peu de côté. Sauf qu’il faut bien le reconnaître, avec l’arrivé du numérique, d’Internet et maintenant de l’IA, nos habitudes ont changé, et pas qu’un peu. On ne regarde plus la TV comme avant, la radio on l’écoute surtout en voiture, et on a tendance à céder aux sirènes de la facilité en s’abonnant à des plateformes qui savent parfaitement servir ce que l’on aime. Car oui, immense paradoxe, nous réclamons davantage de diversité, mais nous apprécions aussi de retrouver ce que nous connaissons déjà. Et oui, paraît-il que des études ont démontré qu’entendre les vieux morceaux que l’on connaît parfaitement, plusieurs fois par jour, ça rassure ! Et par les temps qui courent, inutile de vous faire un dessin, on a constamment besoin d’être « rassurés ».
Aux médias de nous faire découvrir de nouveaux artistes. Et à nous, public, d’ouvrir nos cages à miel.
Écrit par: Poptastic Radio
Let’s Rock!, c’est deux heures de radio libre, entre nouveautés, extraits d’albums et morceaux parfois longs. Une émission guidée au feeling, imprévisible, où chaque titre en amène un autre, loin des playlists formatées
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