The Easybeats : l'extraordinaire odyssée avant AC/DC

En novembre 2017, les rockers apprenaient avec une infinie tristesse le décès de Malcolm Young, guitariste et fondateur avec son frère Angus du groupe superstar de hard-rock australien AC/DC.

Moins d’un mois auparavant, c’est une autre disparition qui avait endeuillé la famille Young et celle du rock, avec le départ pour d’autres rivages de George Young. Bien moins connu, de nos jours, que ses deux petits frères. L’homme était pourtant, en son temps, le leader des Easybeats, l’un des groupes les plus importants et influents du rock des antipodes.

Avec lui, ce fut un prologue de l’histoire fascinante de cette prolifique fratrie qui se livre à nous, bien avant l'avènement des apôtres du courant électrique et qui nous ramène dans le Swinging London des sixties, à l'époque des mods et de la révolution psychédélique.

Esaybeats George Young
George Young
Avant AC/DC : l'extraordinaire odyssée des Easybeats
Photo : Eric Koch

Cette épopée rock commence dans le Glasgow froid et grisâtre de 1963 au moment ou la Grande Bretagne subit l’un de ses hivers les plus terribles. Pour mettre définitivement sa famille l’abri des rigueurs de tels climats, le patriarche William Young va donc décider d’aller trouver refuge sur les rivages plus cléments de la côte australienne. C’est donc par un beau jour de juin 1963 qu’une quinzaine de membres de la famille Young embarque direction Sydney avec à son bord George, 16 ans et cinquième fils d’une fratrie de huit enfants en route vers son destin.

Durant leurs premiers mois sur leur terre d’asile, les Young vont résider dans un centre pour migrants où George va se lier d’amitié avec Harry Vanda, lui aussi fraichement débarqué avec sa famille depuis la Hollande.

Les deux jeunes garçons, tous deux guitaristes et passionnés de rock vont alors constituer leur petit groupe avec d’autres jeunes résidents du centre: les anglais Stevie Wright au chant et Gordon ‘’Snowy’’ Fleet à la batterie et un autre hollandais Dick Diamonde à la basse.

Le groupe Easybeats
Photo : Ben Merk / Anefo

Fin 1964, le groupe tourne régulièrement dans les pubs et foyers de jeunes de Sydney avec un son inspiré des groupes pop de la British Invasion, Beatles en tête. En fervents disciples de la mode londonienne, ils adoptent les looks les plus en vue dans l’autre hémisphère.

Une recette de bon goût qui va leur permettre de devenir rapidement l’une des formations les plus populaires de la ville et décrocher leur premier contrat professionnel avec Albert Productions, une jeune compagnie locale alors en partenariat avec Parlophone, le label des quatre de Liverpool…

Le groupe sort un premier single en mars 1965 "For My Woman", un rythm and blues énergique mais qui n’obtiendra qu'un succès mineur. Avec leur seconde tentative deux mois plus tard "She’s So Fine", l’essai est transformé, atteignant la troisième place des charts nationaux.

Dès lors la machine est lancée. A l’image de la Beatlemania qui secoue la Grande-Bretagne, une véritable ‘’Easyfever’’ s’empare de l’Australie amenant avec elle son lot de déchaînements hystériques à chaque concert ou apparitions publiques des cinq de Sydney.

En septembre de cette même année sort leur premier album "Easy", rapidement suivi de "It's 2 Easy" (mars 1966) et "Volume 3" (novembre 1966). Ces superbes disques de Beat Music sont magnifiés par le principal atout du groupe.

Le trio de composition Young-Vanda-Wright est en effet sans équivalent dans toute l’Australie pour proposer des contenus entièrement originaux et de qualité alors que leurs contemporains jouent la facilité avec des reprises de tubes certifiés destinés à gommer des faiblesses d’écriture.

Citons parmi leurs compositions les plus mémorables: "It’s So Easy" (Volume 2), "Sorry" leur premier numéro un, (Volume 3) ou "Goin’ Out of My Mind" (Volume 3).

Malgré leur statut d’idoles dans leur pays, les perspectives au delà des côtes du Pacifique sont alors relativement inexistantes pour un groupe australien autant populaire soit-il. En effet, le pays des kangourous n’est pas spécialement vu comme un marché et un pourvoyeur de talents de premier ordre par le reste du monde anglo-saxon, Royaume-Uni en tête qui considère sa population plus au moins comme un ramassis de ploucs mal dégrossis.

Mais il semble que la Providence soit du coté de George et sa bande, lorsque leur manager Mike Vaughan alors en voyage à New-York va réussir in-extremis à convaincre United Artists Records, un important label américain de signer ses poulains. C’est le gros lot pour les Easybeats qui, en juillet 1966, quittent les confins du Commonwealth pour débarquer au coeur du Swinging London.

Les voilà donc déambulant sur les traces de leurs idoles mods, fréquentant les tailleurs de Carnaby Street ou les tables du Scotch of St James, le plus prestigieux night club qui accueille les rockers les plus en vue tels leurs nouveaux copains les Small Faces.

À lire aussi  Cassia, entre rythmes africains et rock anglais

Niveau musique, le groupe enregistre plusieurs sessions à Abbey Road qui peinent à convaincre leur label. Ce dernier décide alors de dégainer l’artillerie lourde et les confie aux mains expertes de Shel Talmy, le producteur qui avait lancé les Kinks et les Who, excusez du peu….

Pour lancer ces aussies dans le monde impitoyable des charts britanniques, il va porter son attention sur la démo la plus prometteuse du duo hollando-écossais autour de laquelle il va appliquer sa magie d’orfèvre de la pop. Ainsi le 14 octobre 1966 sort le single "Friday on my Mind", qui va à jamais graver le nom des Easybeats dans la légende des sixties.

Basée sur une formule simple tournant autour d’un riff efficace et d’une thématique aussi universelle que l’attente de la libération du week-end, cette chanson va propulser les petits gars de Sydney vers les sommets des charts internationaux et va devenir un essentiel des sixties garnissant nombres de compilations et de playlists. Elle sera reprise un nombre incalculable de fois par des artistes prestigieux tel David Bowie sur son album "Pin Up’s" dédié aux titres qui ont marqué sa jeunesse.

En 2001, l’Australian Performing Right Association la nommera même ‘’plus grande chanson australienne de tout le temps’’, rendant ainsi un hommage mérité à l’impact immense de ce hit pour l’émergence du rock et de la pop nationale.

Pour autant, comme beaucoup d’autres groupes des sixties, les Easybeats vont avoir du mal à enchainer et conserver leur place dans la jungle du hit-parade. Arrive l’année 1967 et l’explosion psychédélique qui secoue tout d’un coup la , initiée par le Sgt Pepper des Beatles et des nouveaux groupes au son révolutionnaire inspiré des expériences transcendantales des paradis artificiels comme The Jimi Hendrix Experience ou Pink Floyd.

Les Easybeats vont tenter de s’adapter aux nouvelles modes et leur single suivant "Heaven and Hell", aux tonalités beaucoup plus baroques que leurs titres précédents mais qui n'obtiendra pas le succès escompté.

Ajouté à ces déconvenues commerciales, le groupe commence sérieusement à se ramollir sous les effets d’un mode de vie où les drogues prennent de plus en plus de place, poussant le batteur Snowy Fleet vers la sortie, remplacé par Tony Cahill.

Mais le duo Vanda-Young ne semble pas avoir dit son dernier mot, travailleurs inépuisables ils produisent de nombreuses démos, réinvestissant un ancien studio d’une radio pirate pour pouvoir travailler en toute indépendance.

En juin 1968 sort alors "Vigil", certainement leur album le plus accompli et joyau oublié de la pop des sixties. Compromis réussi entre le son Beat qui a fait leur gloire et la Pop psychédélique, on y retrouve aussi quelques bons copains venus prêter main forte comme Steve Marriott des Small Faces ("Good Time") ou Alex Young, grand frère de George et leader de l’obscure mais culte groupe Grapefruit ("Come in You'll Get Pneumonia"). L’album sera un échec retentissant et mettra fin à la collaboration avec United Artists.

Easybeats Steve Wright
Steve Wright

En 1969, le groupe signe chez Polydor mais le train du succès est passé. Après une dernière tournée en Australie et un album "Friends", le groupe se sépare définitivement.

George et Harry retournent au pays, où ils composeront des hits majeurs des charts aussies tels que ‘’My Old Man’s a Groovy Old Man’’ en 1969 pour les Valentines, groupe de Bubblegum Pop ayant pour chanteur un certain Bon Scott ou "Evie" pour leur vieux pote Stevie Wright en 1974. Réengagés par Albert Productions comme chasseurs de talents, ils vont commencer à se pencher sur le cas du groupe de Rock Blues des jeunes frères de George, Angus et Malcolm, apportant leur expérience forgé au cours de plus de dix années intenses et prolifiques.

Produisant leurs cinq premiers albums, ils contribueront fortement à lancer les quatres lettres AC/DC (nom suggéré d’ailleurs par la femme de George) sur la Highway de la gloire, entraînant dans leur sillage les rock bands australiens (Cold Chisel, The Angels, Rose Tatoo, Midnight Oil, King Gizzard) sur une voie ouverte une décennie plus tôt par cinq jeunes immigrés de la banlieue de Sydney, partis à la conquête du monde...

François Bertothy
f.bertothy at poptastic-radio.com