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"Fuse" de Everything But The Girl est une réussite totale

Rédaction : Christophe Billars le 7 juin 2023

Je me rends compte, à l’occasion de la sortie de “Fuse”, le nouvel album du duo britannique formé par Tracey Thorn et Ben Watt – Everything But The Girl (EBTG) – que je ne connais d’eux que deux périodes distinctes de leur carrière avec un grand trou au milieu.

La première période correspond à leurs débuts au milieu des 80’s, plus précisément avec les albums « Eden » (1984) et « Love not money » (1985) dont j’ai encore les 33t en vinyle. Leur musique à l’époque est fortement teintée de jazz et de bossa noyés dans une enveloppe plus pop et suave. Les compositions sont souvent mélancoliques et la voix légèrement brisée de Tracey Thorn fait des merveilles. Le groupe connait le succès de suite. Cependant, je ne suivrai pas leur carrière qui va me rattraper une dizaine d’années plus tard alors qu’EBTG a publié 5 albums supplémentaires. C’est d’abord la présence de Tracey Thorn sur deux titres de Massive Attack sur l’album « Protection » (1994) qui va me rappeler à quel point c’est une immense chanteuse. Elle interprète « Protection » qui introduit l’album et l’immense « Better things » belle à pleurer, ci-dessous dans une version live avec Ben Watt à la basse. Elle contribue à faire de ce disque le chef d’œuvre qu’on connait.

Puis en 1996, c’est le remix de « Missing » par Todd Terry, extrait de l’album « Amplified heart » qui assure au duo un succès grand public. Je raccroche alors les wagons pour la deuxième période avec les fantastiques albums « Walking wounded » (1996) et « Temperamental » (1999), certainement les chefs d’œuvre du groupe. Peut-être encouragés par la réussite de « Missing », Thorn et Watt révolutionnent leur son qui devient majoritairement électronique et influencé par la house et le trip hop sans perdre une once de ce qui a fait leur spécificité à savoir des chansons aux mélodies magnifiques et mélancoliques. L’alliage parfait en somme. J’y reviendrai un jour dans « Mes disques de A à Z ».

C’est cette veine-là que « Fuse » poursuit aujourd’hui tout en y intégrant des sons, des textures très modernes. Autant le dire tout de suite, la réussite est totale à commencer par « Nothing left to lose » le single qui ouvre l’album de façon magistrale. On retrouve d’emblée tout ce qu’on aime chez EBTG ; mélodie mélancolique et sublime que magnifie l’interprétation de Tracey Thorn, rythmes électroniques subtils et textures envoûtantes de Ben Watt à base de pulsations sombres.

Ce partage des taches – à Tracey Thorn les voix et les chœurs, à Ben Watt tout le reste – sera respecté sur l’ensemble des 10 titres somptueux dont est constitué « Fuse ». « Run a red light » et son piano velouté, ses nappes synthétique et ses traits de guitares nous enveloppe dans un cocon ouaté, parfait véhicule pour la voix de Tracey. C’est alors que les claps du magnifique « Caution to the wind » donnent le tempo, bientôt accompagnés de gimmicks électroniques puis d’un beat implacable. Les arrangements chez EBTG ne sont jamais envahissants, jamais indigestes permettant à Tracey Thorn de donner sa pleine mesure sur un refrain entêtant. « When you mess up » est une esquisse, un murmure au ralenti dans lequel le duo filtre la voix de Tracey à l’auto tune sur 3 notes de piano passées en boucle. « Time and time again » achève la face 1 et poursuit dans cette veine d’électronique mélancolique jouant sur le contraste entre la voix et des arrangements plus légers.

« No one knows we’re dancing” repart avec les mêmes intentions, arborant fièrement ses claviers estampillés 80’s auxquels des boucles tournoyantes apportent une touche de modernité. J’adore ce « Lost » en suspension, aux multiples voix trafiquées, avec ses sonorités japanisantes, aux textures étranges qui nous embarque dans un trip à la frontière du rêve et de la réalité. On se réveille avec « Forever » à la rythmique qui fait taper du pied mais sait ménager des espaces quasi silencieux pour mieux relancer la machine. « Interior space » débute par des nappes ambient, on se croirait chez Brian Eno, qu’accompagne un piano d’une simplicité absolue. La chanson est une perle délicate nichée au sein de sa coquille qu’on a à peine le temps de contempler que déjà le dernier titre de l’album démarre. « Karaoké » le conclut de la meilleure des façons. Tracey Thorn double sa voix sur ce titre atmosphérique à souhait qui ouvre sur de grands espaces comme le duo sait si bien les créer.

On n’a pas vu passer les 35 minutes de « Fuse » dont la subtilité et la complexité vont se révéler au fil des écoutes. Watt et Thorn vieillissent bien, c’est le moins qu’on puisse dire, et vieillissent bien ensemble qui plus est. Plus apaisé que « Temperamental », son lointain prédécesseur, il est l’album d’artistes en pleine maîtrise de leur art. Le prochain dans 20 ans ?

Retrouvez les chroniques de Christophe Billars également sur son blog Galettes Vinyles

Auteur

Passionné de musique, lui-même musicien, compositeur et parolier. Sur Poptastic, Christophe livre régulièrement des critiques affûtées sur les albums d'artistes britanniques ou en rapport avec la scène musicale britannique.